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Publié par PM sur
Publié dans : #matiere a reflexion

LA CROISSANCE,… QUELLE CROISSANCE ?

Il y a deux manières d’aborder la question de la croissance économique : la croissance comment ? et la croissance pourquoi ?. Il peut paraître absurde de poser cette question à partir de deux interrogations qui dans l’esprit de la plupart ne font qu’une. C’est pourtant tomber dans l’illusion que les moyens (le comment) et la fin (le pourquoi), appartiennent au même champ. Si la pensée économique contemporaine, mais aussi la pensée qui la précède, fonde son existence sur le comment, il y a bien longtemps qu’elle a perdu le sens du pourquoi ou du moins la multiplication des pourquoi confère au comment une réalité bien singulière : un moyen qui serait détaché de sa fin.

LA CROISSANCE COMME CATALYSEUR DU DIVORCE ENTRE BIENS ET BESOINS

La révolution industrielle a inauguré une nouvelle forme du don de soi. Les bien-heureux prolétaires n’étaient plus sacrifiés comme leurs ancêtres serfs sur l’autel d’une divinité insaisissable et avare de ses prodigalités, mais au nom d’une divinité bien concrète : le développement économique. La perception de cette réalité se faisait, et se fait toujours, à partir d’indicateurs qui sont les indices de production, la croissance, la productivité des facteurs de production, la mesure de l’extension des marchés, le chiffre d’affaire et le profit.

La croissance, qui "désigne le processus par lequel la production par tête, de biens et de service augmente au cours du temps" si elle est une réalité ne révèle, explicitement, nullement l’objectif qu’elle poursuit.

En rendant caduque la notion de rareté, la croissance révèle aujourd’hui ce qu’elle est réellement, un instrument au service d’une finalité qui n’est pas celle de « satisfaire les besoins de tous ». Le mythe de la croissance « faiseuse de bien-être » tombe. On est désormais en droit de se demander si l’extraordinaire accroissement du niveau de vie durant les Trente Glorieuses n’est pas plus une conséquence nécessaire au développement de la croissance que l’objectif même de celle-ci. Le besoin se révèle être ce qu’il a toujours été dans l’économie de marché : l’instrument de la croissance et non l’inverse comme la plupart des économistes ont voulu, et veulent nous le faire croire.

La course illimitée à la croissance apparaît comme une impossibilité absolue, pour le système économique et social, à atteindre ce qui serait de l’ordre de la maturité, de la plénitude, voire de l’harmonie. « Apparaît » seulement, car en fait, la course à la croissance n’a pas cette ambition de faire atteindre à l’économie marchande le stade de la maturité. Le système économique ne peut être qu’en croissance. Tout ralentissement de celle-ci est vécu comme un drame et un dysfonctionnement. On n’accumule pas dans ce système pour « avoir » une bonne fois pour toute, mais pour « être ». C’est la quête permanente de cet avoir qui fonde l’être. Déclarer avoir atteint son objectif c’est cesser d’être. Une entreprise qui cesse de progresser, c’est à dire de restructurer, en supprimant des emplois, en comprimant ses coûts, en écrasant ses concurrents, en envahissant les marchés de ses produits, est irrémédiablement condamnée. De la même manière qu’un automobiliste qui ne change pas de voiture tous les cinq ans est un dangereux passéiste, voire un mauvais citoyen, mais dans tous les cas un mauvais consommateur.

Les besoins sont forcément, économiquement au sens du système, illimités puisque la production croissante de biens est la règle intangible de l’économie de marché. Celles et ceux qui ne sont pas convaincus que leur statut de consommateur est un impératif catégorique sont promptement rappelés à l’ordre par la publicité, voire par une morale économique au rabais : "Nos emplètes font nos emplois". Ce caractère illimité des besoins a fondé le mythe de la croissance illimitée. Or l’histoire du système économique nous montre que le caractère illimité des besoins est en passe de devenir un mythe lui aussi. Les besoins sont jugés illimités car ainsi ils justifient les besoins de croissance qui elle même est l’expression de l’accumulation du capital source de tout profit. C’est d’ailleurs moins les besoins qu’il faut satisfaire que produire des biens qui puissent réaliser leur valeur sur le marché face à des consommateurs solvables... les besoins non solvables n’intéressant pas les économistes, sauf dans la mesure ou ils sont susceptibles de le devenir.

Le tour de force de la pensée unique, celle qui nous fait croire que le système économique marchand est la seule organisation économique envisageable, est de faire apparaître comme parfaitement irréaliste la remise en question de la croissance dans l’économie de marché. Renoncer à la croissance telle qu’elle est serait renoncer à tout progrès, à toute volonté d’amélioration de la condition humaine ... discours à rapprocher de celui des technocrates du nucléaire qui voulaient faire passer les écologistes comme des nostalgiques de la lampe à huile.

LE RENVERSEMENT DU MYTHE A LA FIN DES ANNEES SOIXANTE

La croissance économique ne résout pas les problèmes qu’elle engendre, et à fortiori ne sait pas dépasser les contradictions qu’elle génère, elle les repousse dans l’espace et le temps, dans tous les cas elle les subit.

La colonisation hier, comme la mondialisation aujourd’hui, illustrent parfaitement la fuite en avant de l’économie de marché dont le moteur s’appelle « croissance ». A l’amont les coûts, à l’aval le marché, telles sont les bornes du phénomène. Les conditions économiques de la production et les conditions économiques de la vente sont en effet les deux seules conditions qui fondent et justifient le calcul économique.

"En France, en un siècle et demie, l’augmentation de la production par actif a été de 1300% ! Et cela tandis que la durée du travail baissait de 46%. Une hausse de la productivité du travail de 2500% a permis, toutes choses égales par ailleurs, une élévation considérable du niveau de vie". Peut-on parler à propos de ces chiffres, de résultats ? Rares sont les économistes qui se posent la question. Ils parleront même de résultat positif à mettre à l’actif du développement de l’économie de marché.

Le résultat est-il dans la prouesse technique, dans le résultat économique ou dans les conséquences sociales ?

les trente glorieuses et la théorisation économique, durant cette période, ont relancé, après les lourds déboires du système de l’économie de marché, le mythe de la « société d’abondance ». La vision linéaire, inéluctable et irréversible de la croissance, confortée par une dynamique de croissance exceptionnelle, a fait confondre progrès économique et progrès social, à fait oublier que l’homme était, dans ce système, une marchandise et n’en profitait uniquement que parce qu’on avait besoin de lui.

Les grandes transformations technologiques qui ont modifié en profondeur l’appareil de production : robotisation, informatisation, ... ont remis l’homme à la véritable place qu’il avait dans le système, celui de moyen, « moyen de production » dans la mesure ou l’on avait encore besoin de lui, marchandise sur le marché du travail « moyen de consommation » dans la mesure ou il était solvable, autrement dit, dans la mesure où il avait sa place dans l’appareil de production.

Cette situation a été aggravée par l’émergence de nouveaux pays industriels (NPI). Les conditions de la production et de la consommation se sont transformées dans les vieux pays industriels. Ces NPI, produisant une partie des biens et services consommés dans les pays développés ont rendu caduque les politiques économiques de relance de type keynésien, de la croissance par la demande. Les gouvernants des pays développés se sont trouvé devant une impossibilité de reproduire les vieilles méthodes de politique économique et dans un vide théorique en matière de politique économique pour, à la fois relancer la croissance et combattre les conséquences d’un développement économique ne correspondant pas aux espoirs suscités. Ces NPI ont aussi créé des conditions de valorisation du capital qui ont entraîné, et entraînent de plus de plus de chefs d’entreprise à délocaliser leurs entreprise dans des pays ou les coûts de production et en particulier les niveaux des salaires sont beaucoup plus bas que dans les vieilles métropoles industrielles. Il n’en demeure pas moins que l’élévation considérable du niveau de vie et le développement des forces productives expliquent mal aujourd’hui le creusement des inégalités et la généralisation de la pauvreté dans les pays riches. La croissance, qui devait être le "sésame ouvre toi" de la société d’abondance n’a pas été au rendez vous de l’histoire que les économistes avait fixé pour elle.

LE DEVELOPPEMENT COMME FAUX ALIBI DE LA CROISSANCE

L’universalité de l’homme a cédé sa place à sa face cachée, l’universalité de la marchandise. Ce n’est pas un changement radical, ce n’est que la révélation de l’ordre économique qui structure notre société : l’homme n’est que marchandise. L’affirmation n’est pas nouvelle mais elle prend aujourd’hui tout son sens.

Pourquoi ? parce que l’appareil de production est capable de produire plus de biens qu’il n’est capable d’en distribuer.

Pourquoi ? parce que l’appareil de production peut produire immensément de biens avec une utilisation minimale de travail.

- Aujourd’hui, dans les pays riches, s’il y a des pauvres ce n’est pas parce que l’appareil de production est techniquement insuffisant, mais parce que les modalités économico politiques de la distribution de la richesse empêchent un répartition de biens que l’on préfère détruire ou que l’on s’interdit de produire plutôt que d’en faire bénéficier des consommateurs insolvables.
- Aujourd’hui, dans les pays riches, s’il y a une dégradation de la protection sociale, ce n’est pas parce que les progrès de la médecine reculent, mais parce que les conditions économico politiques de la distribution des soins subordonnent l’aide aux malades aux impératifs économiques et budgétaires dictés par l’économie de marché.
- Aujourd’hui, dans les pays riches, s’il y a une dégradation du niveau des retraites, ce n’est pas parce que l’on assiste à un appauvrissement de la société, mais parce que les surplus de productivité sont affectés à autre chose qu’à la rémunération des personnes trop âgées pour travailler.
- Aujourd’hui, dans les pays riches, s’il y a du chômage des jeunes ce n’est pas parce qu’ils sont moins performants que leurs prédécesseurs, mais parce que le travail est massivement réduit dans les processus de production et ce au nom de la rentabilité.

Autrement dit il y a bien un mythe de la croissance, non pas dans sa réalité objective, mais dans le projet de civilisation sur lequel elle était fondée, c’est à dire sur l’essentiel. Le discours qui consistait et qui consiste à dire "travaillez dur aujourd’hui pour mieux vivre demain", le discours permanent de la rigueur que l’on entend dans tous les pays développés, est un discours mystificateur. Il fait de la croissance économique l’instrument d’un développement qui n’a pas pour objectif de satisfaire les besoins de la population. Ainsi, dans les pays développés, la croissance économique n’a même plus l’alibi du développement. Si l’on considère le développement comme le processus qui consiste en une amélioration permanente de la condition économique et sociale des femmes et des hommes (ce qui n’est qu’une définition parmi d’autres), on peut dire en observant la situation sociale de ces pays que la croissance, et les potentialités de croissance, ne sont plus la garantie du progrès social ... au contraire.

De même, dans les pays en voie de développement, la croissance économique n’a pas non plus l’alibi du développement, si l’on prend la définition précédente. Le modèle de développement occidental, dont la clef de voûte est la notion de croissance, est synonyme de destruction culturelle, destruction du lien social, accroissement des inégalités, pillage des ressources, catastrophe écologique. L’exemple de l’Afrique post-coloniale, de l’Amérique Latine et d’une partie de l’Asie est probant à cet égard.

Les économistes ne parlent pas de gaspillage de force de travail lorsqu’il y a des licenciements, ils ne parlent pas non plus de gaspillage lorsqu’il y a mise en jachère de terres fertiles, ni même lorsqu’il y a destruction de biens produits et invendus (on parle alors d’assainissement du marché). Ils parlent par contre de gaspillage lorsqu’il y a utilisation d’une force de travail trop chère ou une organisation de la production moins efficace que la norme. Cette notion de gaspillage montre quelle est la philosophie de l’économie de marché, sur quelles bases se fonde la problématique de la croissance.

LE PROBLEME DE LA CROISSANCE AUJOURD’HUI

Le développement des forces productives rend caduque la vieille problématique du lien entre les revenus et la production. Le revenu, et plus particulièrement celui du travail, pose deux types de problèmes totalement nouveaux :

- il n’y a plus objectivement de lien entre le revenu du travail et le niveau de production. La logique ricardienne liant production, accumulation, population, salaire est, quoiqu’intellectuellement satisfaisante, historiquement obsolète. La rente, ou le profit, qui pouvaient apparaître comme un élément de l’autorégulation du système, ne jouent plus ce rôle. Le bas niveau des salaires qui avait pour base objective la raréfaction des ressources ou le bas niveau de la production, ne peut plus être justifié par de tels arguments. Le haut niveau de production, réel ou potentiel, est en parfaite contradiction logique et morale avec des niveaux de salaires relativement bas dans une minorité toujours plus importante de la société dans les pays développés. La dérèglementation du marché du travail prônée par les libéraux et qui pour a pour objectif de rendre flexibles les salaires à la baisse n’a pas pour raison une soit disante répartition de biens rares, mais uniquement des raisons financières. - l’accroissement de la productivité du travail a condamné en grande partie celui-ci, ce qui a pour conséquence l’apparition d’un chômage structurel, massif, de longue durée pouvant aboutir à l’exclusion, ou dans le moins pire des cas, à l’apparition d’un sous-salariat, mal payé et précaire (cf. en France la multiplication des statuts précaires dont le CES Contrat Emploi Solidarité est le plus parfait exemple). La recherche d’une d’autorégulation du système hésite entre un modèle keynésien, qui nous l’avons vu n’est plus de mise, et l’option libérale qui se fonde sur la foi dans le caractère autorégulateur du marché. Or le marché n’est pas un lieu d’échange, mais un lieu de valorisation stricte. Il y a une coupure en terme de lien social, ce qui constitue le ciment de la cohésion sociale, entre les sociétés pré-marchandes et notre société marchande. Le marché n’est plus le lieu de la rencontre avec l’autre, donc le lieu d’une certaine forme de socialisation, il n’est que le lieu de la valorisation de la marchandise.

Les conditions de production issues du développement des forces productives posent des problèmes que la science économique est incapable de résoudre :

- le rapport entre croissance et emploi a été renversé. Avant le développement massif des forces productives, on embauchait pour produire, aujourd’hui on souhaite produire, relancer la croissance, ... pour embaucher. En France actuellement, comme dans les autres pays développés, le grand espoir mis dans la croissance n’est pas d’obtenir plus de biens mais pour réduire le volant de chômage. D’où toutes les mesures dérisoires d’incitation à l’embauche auprès des entreprises. - le sens du calcul de la valeur dans une économie d’abondance est objectivement remis en question. On peut comprendre comme le disaient les Classiques que la croissance économique dépend de la formation du capital, mais nous savons aussi et surtout qu’aujourd’hui elle dépend des capacités de consommation. Or c’est bien, actuellement, un ralentissement de la consommation qui ralentit la croissance. La logique de la formation du capital est une logique purement financière, alors que la logique de consommation ne peut pas faire abstraction des besoins, solvables ou pas. La rupture entre ces deux logiques pose explicitement le problème de l’impossibilité de satisfaire les besoins de l’ensemble de la population alors que les capacités de production existent. Une telle situation voue définitivement l’optimum de Pareto au musée de la pensée économique. Le problème qui se pose aujourd’hui est celui du sens de la baisse de la croissance, ou de son ralentissement, due au fait de la baisse des capacités de consommation. Ce problème, celui de la répartition n’est plus technique, il est politique. - la remise en question du statut du travail dans notre société est posée. La logique basée sur travail-revenu-consommation ne fonctionne déjà plus sur une grande échelle et la manière dont les politiques économiques posent ce problème ne permet pas de trouver une nouvelle régulation, sinon en terme de reconnaissance d’exclusion et/ou de charité publique. A la limite, il pourrait y avoir physiquement croissance, en fait, celle-ci ne pouvant satisfaire au cycle de la réalisation de la valeur, elle s’arrête, alors que les capacités existent ainsi que les besoins (non solvables). Cette incapacité vient du fait que la science économique se trompe d’objet. La problématique qui fonde tout raisonnement économique se pose en terme gestionnaire posant le principe de valorisation du capital comme l’élément essentiel. Tant que la croissance a correspondu à la fois à cet objectif et a permis de sécréter du lien social, de la cohésion sociale, le mécanisme a pu se développer, certes dans des conditions contradictoires et conflictuelles, mais jamais sans une remise en question des principes même de son fondement. Les conditions historiques actuelles sont en passe de remettre en question cette relative harmonie. Le mythe tiendra-t-il indéfiniment ... ce serait la première fois dans l’Histoire.

On assiste, dans les pays développés, derrière le caractère trompeur des indicateurs économiques, à une panne de la régulation économique. Celle-ci vient du fondement même de la régulation qui fonde le système de l’économie marchande. La question est de savoir si les systèmes de régulation qui existaient jusqu’à aujourd’hui sont encore opérationnels. La réponse est évidemment négative.

La croissance fordiste a fondé le mythe de la croissance au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle a esquissé les contours d’une société idéale à la fois crainte et enviée, la société de consommation. Le rêve ne s’est pas réalisé. Il avait un fondement pourtant objectif mais qui n’a pas résisté à la généralisation, dans une logique marchande, du progrès technique et à la mondialisation.

Le discours de la rationnalité concrète : je produis, je suis rémunéré, je consomme a été remplacé par le discours de la rationnalité abstraite : je libère les énergies en faisant confiance aux lois du marché. Le mythe n’a plus un fondement objectif, mais un fondement purement idéologique, c’est la sacro sainte référence à la modernité, qui cache en fait un déficit d’analyse et un souci de préserver un système dont on n’est plus bien sûr qu’il ait sa place dans l’Histoire. Les mathématiques et la gestion, en cantonnant les raisonnements dit économiques dans le cadre étroit des principes de fonctionnement de l’économie de marché empêchent d’explorer l’essentiel : les limites de celle-ci. Les économistes n’ont alors plus rien à dire, mais encore ils perdent leur crédibilité.

Au regard du degré de développement des forces productives, on pourrait reprendre une réflexion d’Adam SMITH en la réactualisant et en en tirant les conclusions qui s’imposent aujourd’hui : "Quand, par l’amélioration et la mise en culture des terres, le travail d’une famille peut en nourrir deux, le travail de la moitié de la société devient suffisant pour que la nourriture de tous soit assurée. Ainsi, l’autre moitié, ou au moins la plus grande partie de celle-ci, peut s’employer à produire d’autres choses, ou à satisfaire les autres besoins et caprices de l’espèce humaine". C’est bien de cela dont il s’agit aujourd’hui : satisfaire ses besoins et ses caprices dans une société qui a atteint l’abondance. Ce ne sont certainement pas les économistes qui ont la réponse mais les citoyens-es.

Prochain Article : « LA DECROISSANCE ? QUELLE DECROISSANCE ? »

 

18 juillet 2004

 

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LUTTE SOCIALE ET REPRESSION

Il ne s’agit pas ici de s’étonner de la répression qui frappe les « contestataires sociaux », toutes celles et tous ceux qui veulent un monde plus juste. Il s’agit de comprendre tout le sens que prend la répression, pourquoi a-t-elle telle forme plutôt qu’une autre, et quel est le sens de son intensité.

Au travers de deux exemples : l’EDF-GDF et les OGM nous allons voir se qui se joue pour ceux qui répriment et les réprimé-e-s.

Qu’un système économico-politique se défende contre ses détracteurs, rien de plus logique. Que le système marchand ait cette démarche ne doit pas nous étonner et comme tous les autres système de l’Histoire, il a les meilleures raisons du monde pour justifier cette répression. Hier c’était Dieu, aujourd’hui c’est la modernité.

DU RAPPORT DE FORCES

Il y a au sein du système marchand un rapport de force qui existe et qui est fondée sur l’essence même du salariat, système qui instrumentalise l’individu : sa force de travail n’a de valeur qu’au regard des conditions la valorisation du capital. Autrement dit les conditions d’existence de l’individu sont essentiellement déterminées par l’utilité qu’il représente pour le système... on a besoin de lui, on l’emploi (il a un revenu), on n’en a pas besoin, il est chômeur (pas de revenu... ou quelques miettes).

Le système marchand, quelle que soit la structure constitutionnelle de son appareil politique, est donc basé sur un rapport inégalitaire qui ne peut qu’engendrer du conflit. Ceci est essentiel pour comprendre le rôle et le fondement de l’action répressive.

Tout est évidemment fait, sur le plan politique, pour que ce principe du salariat soit préservé et ne change dans aucun cas : rôle des partis politiques, propagande, idéologie, élections, éducation,...

La répression, dans une démocratie marchande n’est pas comme l’on voudrait nous le faire croire, une sorte de défense du Bien contre le Mal. Cette vision manichéenne, réductrice à l’extrême a servi tous les systèmes et permet de faire l’économie d’une explication sur le « sens » du système. Ainsi, dans le cas de l’économie de marché, la légitimité fondée sur le peuple suffit à tout justifier, de même que la légitimité fondée sur Dieu, justifiait également tout.

Les mécanismes qui conduisent à la reproduction du système sont ainsi ignorés, on en reste à l’aspect formel d’une démocratie qui n’a jamais pu, et peut de moins en moins, cacher les conséquences sociales du système qui la sous tend.

C’est donc un rapport de force permanent qui anime le système marchand. Que ce soit une lutte permanent pour améliorer ses conditions d’existences (salaires, conditions de travail, protection sociale)...), en passant par la lutte pour l’existence sociale (avoir une emploi donc être reconnu puisque c’est le seul moyen dans ce système), jusqu’à la remise en question des fondements de ce système.

LA REPRESSION, UN SAVANT DOSAGE

La répression est affaire de calcul politique.

Pour être efficace dans tous les sens du terme, la répression doit à la fois stopper le processus de contestation, le dissuader pour l’avenir, mais aussi préserver l’équilibre social. Une trop grande répression risque d’enclencher un processus de déstabilisation sociale due à la riposte à la violence exercée, mais une répression trop molle risque d’encourager les contestataires à recommencer leurs actions.

Dans les pays dit démocratiques, la répression a des limites qui sont généralement imposées par les us et coutumes, les traditions, les valeurs proclamées, enfin la loi. Toutes ces limites sont évidemment théoriques et parfaitement transgressables, y compris la loi allègrement violée quand « nécessité fait loi ».

La période historique et les contraintes exercées sur le système jouent également dans le processus répressif.

Ainsi dans le cadre de la privatisation d’EDF-GDF, l’atonie de la contestation sociale, face à une grave atteinte au service public a amené des agents de cette entreprise à durcir le mouvement : coupures sauvages, re-branchement aux pauvres, généralisation du tarif réduit,... La répression qui frappe les « contrevenants » doit servir d’exemple et d’élément de dissuasion, et face à cette répression, scandaleuse sur le plan éthique quelle riposte ? Rien. Des protestations,... et encore ! Aucune réaction morale ou politique de la population.

De même, dans le cas de la lutte contre les OGM, le gouvernement français, faisant fi de toute précaution, impose dans les faits, et hors la loi, les OGM... contaminant l’ensemble la nature pour mettre la population devant le fait accompli. Face à une telle pratique qui s’apparente, dans le principe à du « terrorisme d’Etat », la seule réplique possible est l’arrachage des plants transgéniques. Là aussi les autorités se doivent de sévir, en alourdissant les peines et en donnant des directives de sévérité au tribunaux.

Pour mener à bien cette répression, l’Etat dispose de mercenaires, dont on veut nous faire croire qu’il s’agit d’un service public (en mélangeant habilement sécurité et répression) et d’une Justice qui n’est évidemment pas indépendante, contrairement à la fable sur la « séparation des pouvoirs »... tarte à la crème de tous les pouvoirs « démocratiques ».

Le pouvoir en place sait donc non seulement « ce qu’il doit faire », mais aussi « ce qu’il peut faire » et « jusqu’où il peut aller » en fonction de l’analyse qu’il fait du potentiel de force et de détermination de l’adversaire. Son action est en quelque sorte le reflet de « comment il nous voit », et si son analyse est juste, de « ce que nous sommes véritablement capable de faire et de supporter ». La répression n’est donc pas simplement une réaction pour stopper un mouvement, elle est aussi un test.

Ainsi, la détermination dont il fait preuve n’est pas aveu de faiblesse ou d’un aveuglement de sa part, comme tentent de nous le faire croire les politiciens de « gauche », mais au contraire l’expression de notre propre faiblesse. Faiblesse politique, toujours sur la défensive, sans projet d’alternative sociale concrète, toujours dépendant d’un calendrier électoral totalement stérile.

REPRESSION ET EVOLUTION DES LUTTES

Luttes et répression de celles-ci inter-réagissent au point que l’image de la répression reflète les forces et les faiblesses des forces en présence.

Ainsi, dans le cas d’EDF-GDF, l’Etat sait qu’il peut lourdement frapper, les syndicats étant incapables, et n’ayant aucun désir, de riposter. Il sait qu’en dehors de protestations symboliques il n’y aura aucune riposte.

Le mouvement social, le mouvement de contestation sociale a dramatiquement intégré le fait que la conclusion d’un conflit social se termine... devant le tribunal où l’on va symboliquement manifester avec quelques banderoles, et en espérant que les médias en parleront. Pour le reste, l’éclatement des conflits est la règle et la négociation, la conclusion (voir l’article « NEGOCIER ? ...MAIS NEGOCIER QUOI ?). Le mouvement n’a aucune dynamique d’alternative sociale... il est purement protestataire.

Face à l’Etat qui a une pratique sociale, celle de la gestion du système marchand, le mouvement revendicatif est lui exclusivement sur la défensive, dénonçant, alertant,... mais à aucun moment il ne conçoit et n’esquisse une action alternative, confortant les gestionnaires du système dans leur « bon droit », crédibilisant leur gestion et se décrédibilisant, en montrant, qu’ils n’ont « rien à proposer »... sinon que d’attendre un hypothétique « changement politique » qui n’apporte rien de nouveau. On comprend dès lors que toute action revendicative soit considérée comme illégale, hors la loi, irresponsable, exagérée,... et donc réprimée au nom d’une loi qui doit garantir la pérennité du système (voir l’article « VERS UNE SOCIETE POLICIERE ? »).

Dans un système marchand mondialisé, les exigences du capital sont d’un autre ordre (quoique de même nature) que celles qu’il avait quand prédominaient les lois des Etats- Nation. Les formes de luttes elles sont restées les mêmes (manifestations, grèves, négociations, attente de l’arrivée de la Gauche au pouvoir...). Le système se satisfait parfaitement de ces formes, institutionnalisées, de luttes dont il sait qu’elles ne changeront rien. Il est prêt par contre à s’opposer à toute autre forme de lutte pouvant mettre en péril la domination du capital (défense du service public, recours à la gratuité, organisation directe producteurs-consommateurs, destruction physique des champs d’OGM, extension des systèmes de solidarité, atteinte à la propriété privée des moyens de production,...)

Il est évident que, tant que nous serons à la traîne d’organisations politiques assoiffées de pouvoir, décidées à se servir de nous comme masse de manœuvre électorale et prêtes à gérer le système marchand dès qu’elles accèdent aux responsabilités... nous serons toujours en situation d’infériorité.

L’expérience de la lutte nous prouve que son organisation et son issue ne saurait dépendre des règles du jeu truquées du système politique de la démocratie marchande. Il est plus que temps que le mouvement social (au sens large), s’autonomise, se dote d’une « expression politique » qui soit le reflet de pratiques sociales alternatives, aussi bien dans les luttes que dans l’organisation sociale.

On ne construit pas pour un monde meilleur en se soumettant à l’ancien, mais en lui montrant dans les faits qu’il a fait son temps... alors face à la répression il y aura une véritable résistance porteuse de rapports sociaux nouveaux (voir l’article « TRANSITION »).

12 juillet 2004                                                                        Patrick MIGNARD

 

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L’HOMME APPARTIENT-IL A LA NATURE ?

Question apparemment saugrenue. Pourtant, tout dans son attitude, dans ses rapports avec elle montre qu’il se situe, sinon en dehors de la Nature, du moins dans un statut qui le place en marge d’elle.

Le rapport de l’homme à la nature n’a rien à voir, fondamentalement, avec les rapports qu’entretiennent les autres créatures vivantes avec celle-ci. L’Homme ne vit pas « dans » la nature, « avec » la nature.... il l’instrumentalise. Elle est son objet... elle n’est pas le lieu de son existence, elle est l’instrument de ses conditions d’existence.

C’est une question que nous devons poser pour espérer résoudre sur le fond et socialement les problèmes écologiques qui sont en train de nous tomber dessus.

LE DIVORCE HOMME / NATURE

Dans les temps immémoriaux de ses origines, l’homme était un animal au même titre que les autres, il appartenait à la nature et il vivait de la nature, c’est-à-dire de ce qu’elle lui procurait directement. Il ne vivait pas en harmonie avec la nature, il vivait « de la Nature », « dans la Nature ».

Très vite l’Homme a essayé de donner un sens à ce qu’il observait, à ce qu’il vivait. Les phénomènes naturels dont il était le bénéficiaire, mais aussi la victime, il ne les a pas simplement subi comme font tous les animaux, il a essayé de les comprendre, de leur donner un sens, de les interpréter. Dans cette démarche il a soumis la Nature à ses propres désirs et fantasmes. La Nature s’est peuplée de ses divinités et a pris un sens exclusivement dépendant de l’esprit humain. Dès lors, on ne peut plus dire que l’Homme et la Nature ne font qu’ « un »... l’Homme regarde la Nature d’un œil « extérieur ». Il « est » et la Nature « est » de son côté... d’ailleurs n’a -t-il pas l’impression d’être une créature divine ?. Il a un avenir qui n’appartient pas à la Nature,... qui est ailleurs... un « autre monde » étranger à celle-ci.

La découverte du feu l’a totalement distingué et séparé des autres animaux. Tous avaient, et ont, peur du feu... lui a maîtrisé sa peur et a maîtrisé le feu... il est devenu le Maître.... C’est tout le mythe de Prométhée.

Pour expliquer, ou accepter, ce qu’il ne maîtrise pas, la Mort, il a trouvé « la solution » en dehors de la Nature...Dieu. La nature est explicable, maîtrisable, objet de connaissance. Dieu est objet de foi et de mystère. L’Homme a inventé Dieu pour expliquer la seule chose qu’il est sûr de ne pas comprendre : sa Mort. L’Homme n’a de compte à rendre qu’à Dieu... il n’a pas de compte à rendre à la Nature.

LE BESOIN DE DEPASSEMENT DE LA NATURE

La seule limite à l’Homme c’est Dieu qui signifie l’objet de son mystère, la Mort. La seule limite de l’Homme au regard de la Nature c’est la connaissance. Or, la connaissance progresse sans cesse, elle renforce la maîtrise de l’Homme au détriment de la Nature qui cède du terrain à celui qui en dévoile ses secrets, ses lois.

Savoir. Le fait de vouloir « savoir », peut importe la raison qui motive ce désir, change le rapport à la Nature. On peut, sans trop craindre de se tromper, affirmer que ce besoin, ce désir de savoir est une des caractéristiques de ce qu’est l’Homme. Doué d’une intelligence spéculative et pratique, il dispose ainsi de l’outil lui permettant d’aller au-delà de ce qu’est la vie animale : la réalisation de besoins essentiellement guidés par l’instinct... il se crée son propre univers de besoins et pour cela « plie » la Nature à ses désirs. Dés lors la Nature prend à ses yeux un caractère nouveau, elle n’est plus « celle qui donne », il est « celui qui prend ».

Etre en harmonie avec la nature devient alors pour l’homme une chimère, pire, un non-sens. Un tel état est vécu comme une capitulation de son pouvoir, de sa maîtrise. Cela dit il ne veut pas détruire la Nature, il veut d’ailleurs plus que l’utiliser... il veut l’instrumentaliser, c’est-à-dire la soumettre à ses besoins. Ses besoins il les décrète souverains... pour cela il prélève comme bon lui semble, il régule, il modifie, il transgresse les lois de la nature. Il utilise la connaissance qu’il a des lois de la Nature pour la forcer dans la relation qu’il a avec lui. Il ne la respecte plus. Il la viole.... Il n’y a pas d’autres mots !

MARCHANDISATION DE LA NATURE

C’est le stade ultime de l’instrumentalisation, de l’aliénation, de la soumission de la Nature à l’Homme.

Il l’a dépouillé du caractère un peu mystique et poétique qu’il lui avait jadis donné. Il l’a réduite, à un système d’équation (les lois de la physique), non pas dans un souci de l’avilir, mais de la comprendre... et enfin de l’utiliser. Doté de cette connaissance il est persuadé d’en avoir, à terme, la maîtrise, avilissant ainsi la connaissance en la mettant au service de la marchandise.

Au stade de la marchandisation l’Homme va au-delà de la simple instrumentalisation technique de la Nature... il ne la soumet même plus au besoin de la collectivité, il l’a soumet à une entité nouvelle : le marché. Et là s’opère une extraordinaire mutation puisque le marché est déclaré... naturel ( ?) ce qui est le comble du cynisme.

Le développement de la puissance productrice de l’Homme s’est accompagné d’un développement aussi important des nuisances induites. Celui-ci comptait sur celle là pour les recycler et en éliminer les « dommages collatéraux »...comme il en avait été ainsi dans le passé,... mais les forces productives avaient atteint un tel niveau de développement que... le calcul était faux. Sa puissance de nuisance a dépassé les capacités de recyclage de la Nature. A trop la dominer, il l’étouffe, et par la même s’asphyxie ! Car la logique de production, et donc d’exploitation de la Nature qu’il a mis en place, ne connaît pas de limites, ni techniques, ni éthiques.

Mais il y a encore plus cynique que de faire croire que « le marché c’est naturel », c’est de faire croire qu’il y a compatibilité entre les lois du marché et la préservation de l’environnement. Le « développement durable », ce concept, pur produit idéologique d’un système en manque de justification, et de plus en plus sur le banc des accusés, est entrain de polluer la prise de conscience naissante.

En effet, on assiste aujourd’hui à un renversement de la démarche de l’Homme envers la Nature. Sa connaissance lui dit qu’elle l’a conduit au bord de la faillite de son entreprise. Les excès engendrés par les conditions marchandes de production et de consommation menacent, à terme, la vie sur la planète.

La Nature, in fine, et au seuil de l’agonie, se rappelle à l’Homme dans des termes qu’il connaît et qui lui font peur... la Mort. La dialectique de la Vie et de la Mort, passé par « pertes et profit », au profit, c’est le cas de le dire, d’une existence où tout est tarifé nous est rappelée alors que le système nous promettait l’abondance et le « bien être »...

Le rapport marchand créateur de Mort nous signifie clairement que la vie qu’il nous propose, qu’il nous impose, est bien une « non-vie »... au sens qu’il n’est pas capable d’assurer, sur le plan social on savait, mais y compris sur le plan de l’environnement, la préservation de la planète.

Aux delà des discours démagogiques et pseudo écologistes des petits et grands spéculateurs de la pensée politicienne, il va bien falloir un jour poser les vrais problèmes...et montrer que l’on peut vivre autrement : produire non pas pour l’accumulation du profit, mais les besoins ; consommer pour satisfaire des besoins et non pour permettre au capital de se valoriser... Il n’y va plus simplement de notre crédibilité en tant que créature intelligente... ou d’un quelconque choix idéologique... il y va tout simplement de notre vie. et /ou de celles et ceux qui viendront après nous.

3 juillet 2004                                                                                    Patrick MIGNARD

 

 

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